Appelé successivement Val de Lièpvre, puis vallée de Sainte-Marie-aux-Mines, le Val d'Argent est une vallée vosgienne s'ouvrant sur la plaine d'Alsace. Elle constitue un important lieu de passage pour la traversée des Vosges, depuis l'ouverture du tunnel Maurice Lemaire à la circulation routière en 1976. Situé au carrefour des départements des Vosges, du Haut-Rhin et du Bas-Rhin, le Val d'Argent a bénéficié d'influences multiples qui ont forgé les multiples facettes de son patrimoine.

Une vallée peuplée par des colons vosgiens

fulrad

L'histoire du Val d'Argent débute avec la fondation du prieuré de Lièpvre vers 762 par Fulrad, abbé de Saint Denis et précepteur de Charlemagne. Deux siècles plus tard, le moine Blidulphe fonde le monastère d'Echery vers 938.

Ces deux prieurés font appel à des colons vosgiens, pour défricher la forêt et développer l'agriculture. Ces colons sont appelés « Welches » par les populations germaniques, car ils parlent un patois francophone –  le roman-lorrain – contrairement au reste de la population alsacienne de langue alémanique. En Alsace, les Welsches sont présents dans les vallées de la Weiss, de la Bruche, dans le Val de Villé et dans le Val d’Argent. Leur présence est visible à travers la présence des fermes d’influence vosgiennes, particulièrement nombreuses à Rombach-le-Franc, Lièpvre et Sainte-Croix-aux-Mines. Divisée en 3 parties (habitat, grange, étable), les fermes vosgiennes sont reconnaissables à leur porte cochère en grès et à leurs linteaux de fenêtres délardés.

Ferme vosgienne à Rombach-le-Franc – Photo J.L. Fréchard
Ferme vosgienne à Rombach-le-Franc – Photo J.L. Fréchard

 La découverte des filons argentifères au 10e siècle suscite les convoitises du Duc de Lorraine, qui impose son protectorat aux deux prieurés. Dans la seconde moitié du 11e siècle, il ordonne à une famille vassale de s'installer dans le vallon du Petit Rombach, pour assurer la surveillance des mines et la protection des prieurés en son nom. Cette famille prend le nom des seigneurs d'Echery. 

Une vallée divisée au Moyen-Âge

Après le décès de Jean d'Echery, dernier mâle de la lignée, en 1381, des tensions s'élèvent au sujet de son héritage. En 1399, un compromis est trouvé. Lièpvre, Sainte-Croix-aux-Mines et Rombach-Franc sont rattachés au Duché de Lorraine, tandis que la 2nde moitié de la vallée est cédée aux Ribeaupierre, des seigneurs alsaciens établis à Ribeauvillé. La limite de leurs possessions respectives est fixée sur les ruisseaux du Liversel, de la Lièpvrette et de la Goutte Sainte Blaise : ils forment le Landbach, le ruisseau frontière.

Partage du Val d’Argent, suite au traité de 1399
Partage du Val d’Argent, suite au traité de 1399

A Sainte-Marie-aux-Mines, le ruisseau frontière coule au milieu de la commune et la divise en deux moitiés distinctes. Il provoque le développement simultané de deux communes autonomes, Sainte Marie Lorraine et Sainte Marie Alsace. Chacune d'elle a sa propre rue principale, sa mairie et sa poste à chevaux. Seuls quelques ponts, équipés de bornes frontières et où l’on s'acquitte d'un péage, permettent de passer d’une rive à l’autre. 

Au 16e siècle, les contrastes s’accentuent encore davantage. Si la partie lorraine reste catholique et francophone, la partie alsacienne se germanise progressivement, avec la venue de 3000 mineurs allemands. En 1547, les Ribeaupierre se convertissent à la Réforme et accueillent plusieurs communautés protestantes sur leurs terres (luthériens, réformés français et allemands, mennonites et amishs). Il en résulte une organisation des lieux de culte particulièrement originale, avec des édifices catholiques sur le coté lorrain, et des églises majoritairement protestantes sur le coté alsacien du territoire. Devenus respectivement françaises en 1648 puis 1766, Sainte Marie Alsace et Sainte-Marie Lorraine fusionnent en 1790 en une seule commune - Sainte-Marie-aux-Mines. 

Borne frontière rue de la vieille poste, avec les armoiries du Duc de Lorraine (à gauche) et des sires de Ribeaupierre (à droite) – Photo A. Ducarme / CCVA.
Borne frontière rue de la vieille poste, avec les armoiries du Duc de Lorraine (à gauche) et des sires de Ribeaupierre (à droite) – Photo A. Ducarme / CCVA.

Une vallée intégrée au Reichsland

Suite au conflit franco-allemand de 1870-1871 qui consacre la défaite française, les départements alsaciens et de la Moselle sont annexés à l’Etat allemand. Toute la vallée fait désormais partie intégrante de l’empire germanique. La limite de l'Empire allemand suit en partie la ligne de crête des Vosges. Le col de Sainte-Marie-aux-Mines tient lieu de frontière. Passage économique important entre la France et l’Allemagne, lieu de promenade dominicale, il est soumis à une surveillance constante et discrète des douaniers de part et d’autre. 

De 1871 à 1918, le Val d'Argent connaît une période de prospérité économique, et de nombreux travaux d'urbanisme sont entrepris. A la fin du 19e siècle, les bâtiments publics de cette époque sont construits dans le style wilhelminien ou néoclassique allemand. Il se caractérise par des bâtiments monumentaux, à la décoration chargée, et mélangeant des matériaux traditionnels (pierre de taille, bois), avec des matériaux modernes (béton armé, brique rouge). Symboles de cette modernité, les Bains municipaux de Sainte-Marie-aux-Mines sont les premiers bains chauffés à être construits en Alsace en 1901-1903. Le théâtre de Sainte-Marie-aux-Mines est quant à lui construit en béton armé en 1906-1908, et décoré avec vitraux et masques symbolisant le Drame et la Comédie.

Les Bains municipaux de Sainte-Marie-aux-Mines (ici vers 1910), furent les premiers bains chauffés d’Alsace – Archives de Sainte-Marie-aux-Mines
Les Bains municipaux de Sainte-Marie-aux-Mines (ici vers 1910), furent les premiers bains chauffés d’Alsace – Archives de Sainte-Marie-aux-Mines

 Il subsiste cependant une tolérance vis-à-vis de l'architecture française dans les constructions privées, jusqu'aux années 1910. A Sainte-Marie aux Mines, le quartier Rohmer est orné de linteaux décorés de style Art déco. A Sainte-Croix-aux-Mines, les membres de la famille Burrus affichent ouvertement leur francophilie, dans leurs habitations intégrant des toitures à Mansart.

Une vallée du front

Le début de la 1ère Guerre Mondiale met fin à la période prospère du Reichsland. A l’issue d’une rapide guerre de mouvement (août – octobre 1914) s’engage une longue guerre de position en novembre 1914. Jusqu’à la fin du conflit, les troupes allemandes fortifient la ligne de front, entre le Haïcot et la Chaume de Lusse, pour la tenir durablement avec 5000 hommes environ. Culminant à près de 1000 m d’altitude, son aménagement répond aux problématiques spécifiques de la guerre de montagne. Elle s’organise autour d’un réseau dense de tranchées, de blockhaus, de cantonnement militaire et de transport (funiculaire, téléphérique, petit train). 

 De même, la présence permanente de 10.000 à 15.000 soldats réservistes change radicalement le visage des communes du Val d’Argent, car toutes les infrastructures municipales sont réquisitionnées pour l’effort de guerre. A Sainte-Marie-aux-Mines, le théâtre municipal est transformé en hôpital de campagne, et les troupes de réserve sont logées chez l’habitant ou dans des usines réquisitionnées. Moins exposée aux tirs d’artillerie, la commune de Lièpvre abrite les réserves stratégiques (fourrages, munitions) et un hôpital militaire. L’ensemble des installations militaires sont démantelées dans les années 1920. De ces infrastructures subsistent encore des vestiges des tranchées et des ouvrages en béton, dont plus d’une centaine sont actuellement visibles dans le paysage.